January 7 - March 6, 2021

There is a crack in everything, Joan Ayrton

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Trois fois la même montagne
par Marion Vasseur Raluy


À son retour de vacances, une amie m’a racontée son séjour dans les Hautes-Alpes où elle était restée quelques semaines. Après s’être extasiée devant la beauté des paysages, elle m’a ensuite confié les dangers spécifiques de la région. Dans le village dans lequel elle était logée, de nombreuses histoires circulent de marcheurs qui lors d’expéditions dangereuses sont décédés, entrainant parfois dans leur chute les sauveteurs venus les secourir. Tout le long de son récit, j’ai imaginé et fantasmé la rudesse d’une vie à la fois isolée et confrontée à une conscience aigüe de la catastrophe.  


Quelques semaines plus tard je découvrais les photographies argentiques en noir et blanc de Joan Ayrton qu’elle a prise du barrage de la Grande Dixence dans les Alpes suisses, le plus haut barrage poids du monde construit à ce jour. Depuis 2016, elle a entamé un travail à partir de différents sites autour des notions de frontière, de rétention et de contention. Dans le prolongement de ses recherches en géologie et en sismologie, elle en est venue à s’intéresser à comment ces sites annoncent toujours une catastrophe à venir. Lors de notre rencontre, elle s’interroge à haute voix: « quel degré de pression met-on sur un objet avant qu’il ne cède ? » et d’ajouter « quel degré de pression met-on sur une personne avant que l’étincelle ne prenne feu ? » À la suite de notre rendez-vous, je suis amenée à suivre une formation de la Croix-Rouge pour les premiers secours, un des modules consiste à nous faire réfléchir à ce qu’est pour nous une catastrophe. Une série d’images nous est proposée : destruction d’immeubles, camion en feu, population déportée. Je repense au travail de Joan et me demande si ce n’est pas dans ce que l’image ne nous offre pas, que se cache la catastrophe à venir. Sur les trois images exposées à la galerie Florence Loewy, le barrage s’efface progressivement pour laisser place à un halo blanc de lumière. L’erreur technique produite par l’appareil devient un prétexte pour sortir du cadre.


En parallèle une série de peintures est exposée qui s’inscrit dans le prolongement d’une recherche menée sur le papier marbré et effectuée précédemment en Islande et au Japon. Joan s’est intéressée à la nature accidentelle de l’apparition d’un effet marbré grâce au mélange de l’encre et de l’eau. Inspirée librement de cette technique, elle a réalisé des peintures abstraites à la fois brillantes et liquides. Elle y révèle ce qui a été « volontairement » effacé, comme si l’image précédait son geste. Fonctionnant par paires, les tableaux abstraits marbrés sont associés à des monochromes souvent réalisés à partir de la même technique picturale. Ils sont des images absentes. Seule une photographie couleur d’une femme de dos en tenue traditionnelle japonaise et prise au téléphone portable vient rompre l’ensemble inanimé. Sans explication rationnelle, lors de la capture de la photographie le corps de la femme a été scindé en deux par un rayon de lumière, divisant à jamais son identité. Le titre de l’exposition est tiré des paroles d’une chanson de Leonard Cohen « there is a crack in everything ». Dans le travail de Joan, c’est par la brèche que quelque chose advient, et parfois grâce à une apparition lumineuse qui rappelle les obsessions spiritistes de la fin du XIXème siècle. Elle semble toujours à la recherche de fantômes dissimulés dans les images qu’elle réalise. Tout comme il faut creuser en soi un trou assez profond pour faire surgir les fantômes et que la lumière revienne, il faut sans cesse chercher dans l’image ce qu’elle a tenté de nous dissimuler.


Dans un de ses célèbres textes, Donna Haraway évoque la cyborg comme un être qui n’a pas peur d’être pollué. Cette force puisée dans une conscience aigüe du monde permet à celle-ci d’inverser le paradigme et transformer la violence subie en une énergie émancipatrice. Entre la géologie, le nucléaire, la photographie, l’eau ou la lumière, Joan utilise des forces et des peurs pour mieux les déplacer. Si ce n’est qu’en creux qu’elle dessine la présence humaine, c’est parce qu’elle est en perpétuelle mutation telle une image impossible à fixer.  


 


 


Three Times The Same Mountain
Marion Vasseur Raluy


 


After returning from holidays, a friend told me of her stay in the Hautes-Alpes where she spent several weeks. Having experienced a state of ecstasy before the landscapes’ beauty, she confided in me to reveal the dangers specific to the region. Many stories of walkers who have died during dangerous expeditions, sometimes causing rescuers to fall to their deaths, circulate in the village where she stayed. As she told her story, I imagined and fantasized about the harshness of a life both isolated and confronted with an acute awareness of catastrophy.


Several weeks later, I discovered Joan Ayrton’s analog, black and white photographs that she took from the Grande Dixence dam in the Swiss Alps, the highest gravity dam in the world built to date. Since 2016, she has developed a practice starting from different sites to explore concepts of boundaries, retention and restraint. As a continuation of her research in geology and seismology, she has become interested in how these sites always - announce a disaster to come. During our first encounter, she asked herself aloud, "how much pressure is put on an object before it gives way?" and added "how much pressure is put on a person before the spark ignites?” Following our meeting, I took a first aid course at the Red Cross– a course that brought us to think about what disaster means to us. A series of images was presented: destruction of buildings, burning trucks, deported populations. I thought of Joan's work and wondered if it is in what the image does not portray that the coming disaster is hidden. In the three images exhibited at the Galerie Florence Loewy, the dam gradually dissolves to give way to a white halo of light. The technical error produced by the camera becomes a pretext to escape the frame.


In parallel, a series of paintings is exhibited which is a continuation of research conducted on marbled paper and previously carried out in Iceland and Japan. Joan was interested in the accidental nature of the appearance of a marbling effect due to the mixing of ink and water. Loosely inspired by this technique, she created abstract paintings that are both glossy and liquid. In them, she reveals what was “voluntarily” erased, as if the image preceded her gesture. Functioning as pairs, the abstract marbled canvases are often associated with monochromes made with the same pictorial technique. They are absent images. Only a color photograph of a woman in traditional Japanese kimono taken from behind disrupts the inanimate ensemble. With no rational explanation, the body of the woman was split in half by a ray of light while the photo was taken, dividing her identity forever. The title of the exhibition is borrowed from the lyrics of a Leonard Cohen song “there is a crack in everything.” In Joan's work, it is through the rupture that something happens, and sometimes through a luminous appearance that recalls the spiritualist obsessions of the late nineteenth century. She always seems to be searching for ghosts hidden in the images she makes. Just as one must dig a hole deep enough inside oneself for ghosts to appear and light to return, one must constantly search for what she has tried to hide from us in the image.


In one of her famous texts, Donna Haraway evokes the cyborg as a being that is not scared of being polluted. This force drawn from an acute awareness of the world allows it to reverse the paradigm and transform the violence endured into an emancipatory energy. Between geology, nuclear power, photography, water and light, Joan uses forces and fears in order to better shift them around. If Joan depicts the human presence solely in its absence, it is because it is in perpetual mutation, like an image impossible to fix.


Translated from the French by Katia Porro